• La naissance du logement social à Paris

     Cette semaine, je suis allée écouter une conférence de la Société d'Histoire et d'Archéologie du 13ème arrondissement donnée par Madame Marguerite David-Roy dans les locaux de la Mairie. Son titre : l'habitat social dans le 13ème entre 1880 et 1930.

     En 2012, on fête en effet le centenaire de la création des HBM, les habitations à bon marché, dont le premier bâtiment a été construit dans le 13ème, rue Jeanne d'Arc.

     Extraits de la conférence

     Au milieu du 19ème siècle, le 13ème a connu une forte augmentation démographique du fait de l'implantation de nombreuses usines pourvoyeuses d'emploi : on vit arriver non seulement des provinciaux mais aussi nombre d'étrangers (italiens, russes, polonais, algériens, allemands etc...). Le manque de logements se fit alors cruellement sentir. Un grand nombre de ces travailleurs trouvèrent à se loger dans des hôtels meublés, sortes de "chenils", a-t-on écrit, que l'on nommait "Hôtels garnis". A Paris en 1882, 250.000 personnes étaient ainsi logées, entassées dans des chambres exigües et sans aucun confort.

     Des propriétaires de terrains généreux (ou qui y trouvèrent aussi leur intérêt) tentèrent de remédier à ce manque de logements. Ainsi naquit la Cité Doré du nom de son propriétaire, fonctionnaire de l'Ecole Polytechnique. Celui-ci possédait un vaste terrain à la barrière des deux moulins dans le quartier de la rue Jeanne d'Arc le découpa en parcelles qu'il mit en vente, au mètre, à petit prix ou à la location pour artisans ou ouvriers à faible revenu. Rapidement ce lotissement devint une véritable cour des miracles envahi par des baraques de chiffonniers : nid à rats et foyer d'épidémies.

     4, place Pinel - Cité Doré - Villa Bernard-copie-1

     Le rapport de la Commission des logements insalubres du 30 juillet 1853 avait été accablant pour ce lieu dont les implantations disparurent à partir de 1905 (rappelons que le 30 juillet 1850 avait été votée une loi donnant les premiers réglements d'expropritation des taudis insalubres).

     Un autre exemple bien connu de ces sortes de cités : la Cité Jeanne d'Arc située entre la rue Jeanne d'Arc et la rue Nationale, construite en 1873 par un certain Monsieur Thuilleux. En voici la description extraite de la Revue philantropique de 1911.

     "Un passage traversait la cité : plusieurs immeubles de 6 étages entouraient des cours intérieures de 5 mètres de large où le soleil ne pouvait pénétrer. 2500 personnes vivaient là réparties dans 887 logements dont 540 constitués d'une seule pièce. Les conditions d'hygiène étaient épouvantables. Ouvriers, chiffonniers, hors la loi y cohabitaient et les rixes étaient fréquentes. La police ne s'y avanturait guère... Sa démolition avait été envisagée en 1911 mais ce n'est qu'en 1935 que ce refuge de miséreux disprut du paysage."

     Heureusement, des médecins hygiénistes avaient alerté les pouvoirs publics sur les conditions de vie des ouvriers et, des banquiers, des industriels et des mécènes passèrent à l'action en créant ou en faisant appel à des sociétés privées pour pallier au manque de logement et à l'insalubrité. Parmi ces sociétés, la Société anonyme d'habitation économique de Paris, la Société des logements hygiéniques à bon marché, le Groupe des maisons ouvrières, la Société La Petite Chaumière.

     Après avoir laissé l'initiative à ces sociétés privées, les pouvoirs publics se décidèrent à intervenir. A partir de 1911-1912, la Ville réserva des terrains et lança plusieurs concours mais la guerre intervenant, bon nombre des constructions ne se réalisèrent qu'après la fin des hostilités.

     En 1914 avait été fondé l'Office Public des HBM de la Ville de Paris (l'actuel Paris Habitat). Après que le ministre du travail Louis Loucheur eut fait voter le 13 juillet  1928 la loi qui porte son nom, par laquelle l'état avançait aux organismes près de 90% du prix de revient, s'élevèrent de nombreuses HBM ( que l'on nommera plus tard HLM).

     Il y a deux sortes de HBM dans le 13ème arrondissement : les lotissements pavillonnaires et les immeubles collectifs. Les lotissements pavillonnaires doivent obéir à des règles : ils doivent se situer en bordure de rue ou d'impasse et posséder un petit jardinet. Il y en a de nombreux exemples dans les 13ème.

     Voici celui de la rue de la Colonie (la rue porte ce nom à cause de la colonie de chiffonniers qu'y s'y était implantée au milieu du 19ème siècle).

     HBM Pavillonnaires de la rue de la Colonie

     Voici ceux de la rue Henri Pape

     HBM Pavillonnaires de la rue Henri Pape

     La Villa Daviel (1914)  et la Petite Alsace (1912) en sont un bon exemple aussi.

     HBM Pavillonnaires de la Villa Daviel

     Inauguration de la Petite Alsace (1913) : 40 maisons accolées deux à deux autour d'une cour commune. Elle a été construite par Jean Walter, un architecte alsacien.

     HBM Pavillonnaires de la Cité Daviel - Petite Alsace

     Ici, l'un des 44 pavillons de la Villa Auguste Blanqui (1913)

     HBM Pavillonnaires - Villa Auguste Blanqui

     La Cité florale est constituée d'un ensemble de 68 maisons : elle date de 1925 et voisine maintenant avec les tours du 13ème... Il semble par contre qu'elle n'ait jamais eu de caractère social.

     HBM-Cite-florale-4.jpg

     Les immeubles collectifs quant à eux ne doivent pas avoir plus de 6 étages (plus un étage mansardé) et les appartements ne doivent pas mesurer plus de 35 m² : ce sont majoritairement des 2 pièces. Ils sont construits, tout commes les lotissments pavillonnaires en brique. Il y en a de nombreux dans le 13ème.

    L'un des plus renommés est celui de la rue Brillat Savarin qui fut construit grâce, si on peut dire, à l'expulsion de 25 familles de chiffonniers et de camburiers (personnes dont le métier consiste à dépecer les vieilles chaussures pour en récupérer le matériau).

     Il possède un décor "art déco" surprenant.

     HBM-Brillat-Savarin-3-copie-1.JPG

    HBM Brillat-Savarin

     Il y a aussi la Fondation Singer-Polignac (construite par Georges Vaudoyer en 1911) au 72, rue de la Colonie. Winaretta Singer, princesse Edmond de Polignac, est l'héritière des machines à coudre Singer. Sa mère, française, aurait servi de modèle pour la Statue de la Liberté ? Ce fut une grande mécène.

    Le bâtiment comporte, outre les logements, 40 petits jardins individuels au fond de la cour avec une fontaine de puisage pour l'arrosage des légumes. La Fondation interdisait l'installation de cafés à proximité... Sur la photo ci-dessous, on aperçoit l'église Sainte-Anne de la Butte aux Cailles aujourd'hui cachée par des immeubles.

     HBM-Fondation-Singer-Polignac-copie-1.JPG

     Une conférence très intéressante

     Suite à cette conférence, j'ai éprouvé l'envie d'en savoir un peu plus sur l'invention de ce type de logements au 19ème siècle. Je m'appuie dans ce qui suit sur une conférence donnée sous l'égide de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine par Madame Marie-Jeanne Dumont, architecte et historienne.

     Tout commence par le constat d'insalubrité d'un certain nombre d'îlots parisiens où se trouve logées des familles ouvrières dans des conditions d'hygiène déplorables. Il n'est pas rare à l'époque que la femme ayant accouché dépose son bébé le jour même dans un "coffre à clapet" aménagé dans la façade d'une institution religieuse pour l'y abandonner faute de pouvoir l'acceuillir dans une maison digne de ce nom. Ayant actionné une poignée, celle-ci déclanche une sonnerie signalant la présence du bébé : c'est plus simple que l'accouchement sous X !

     Sur cette image, une femme montre le coffre en disant à son mari :

    "Notre enfant... Eh bien voilà : je l'ai mis là !"

     Coffre-a-clapet-pour-nouveaux-nes.JPG

     Le constat est là : il n'y a pas de famille ouvrière car il n'y a pas de logement pour les ouvriers. Le 19ème siècle va s'attacher à créer la famille ouvrière, souvent assimilée à une classe dangereuse, en lui fournissant un logement. Voici donc le logment vu comme un problème sanitaire, éducatif, social, urbain, quelquechose de global par lequel on va socialiser l'ouvrier, éduquer l'enfant, former de bons ouvriers pour la France de demain, de bons soldats, encourager la natalité, réduire l'alcoolisme, réduire la mortalité infantile etc etc... Un vaste programme donc !

     Parmi tous les problèmes, l'un des plus importants est celui des contagions urbaines. Au 19ème siècle le grand fléau urbain, c'est le choléra, mais c'est une "maladie intermittente" en ceci qu'il fait 10.000 morts puis s'endort pour 15 ans avant de se réveiller à nouveau. Par contre, la tuberculose, elle, est beaucoup plus dangereuse.

     Voici une carte recensant les morts dans les quartiers de Paris dues à la tuberculose en 1906. Elle a été établie à partir du "casier sanitaire des maisons de Paris"constitué de 80.000 dossiers qui ont été ouverts enregistrant tous les décès par la maladie en fonction du type de logement des familles concernées. Les zones grisées sont celles les plus touchées : on voit nettement que les quartiers est et sud sont beaucoup plus touchés que les beaux quartiers où l'habitat est plud sain. Ce qu'on y voit aussi, ce sont (en noir) les 6 ilôts absolument insalubres. Il faut savoir qu'à cette époque, il y a 150.000 morts en France par la tuberculose dont 10.000 à Paris. Les statisticiens disent que si l'on loue un logement dans l'un de ces ilôts insalubres, on est sûr d'y mourir en 10 ans !

     Carte des morts par tuberculose à Paris en 1906

     Carte-de-la-tuberculose-1.JPG

     En 1920, les 6 ilôts insalubres sont devenus 17... Il y a, entre autres, le Marais bien sûr, le plateau Beaubourg, Ménilmontant, le quartier du Jardin des plantes et le Faubourg Saint-Antoine.

     Carte-de-la-tuberculose-2.JPG

     On parle d'un véritable cancer avec des métastases : la tuberculose est devenue l'ennemi pulbic N°1. Le fait médical indéniable que le bacille de Koch prolifère à l'ombre et est tué par les rayons du soleil va accréditer l'idée qu'on peut faire reculer la tuberculose en éradiquant les ilôts insalubres mais que ceci n'est pas suffisant et qu'il faut, en outre, réformer l'habitat : pas de fenêtres au nord, pas de courettes, pas de rues étroites, de la verdure etc etc...

    Les politiques lancent un défi aux architectes : il faut réformer l'habitat !

    C'est la Société Civile qui va s'en charger en faisant appel à la générosité des classes possédantes : on propose aux gens d'investir dans des Sociétés Immobilières "vertueuses" à but faiblement lucratif proposant un taux de 4% (le rendement de la Caisse d'Epargne de l'époque + 1%) pour permettre aux architectes volontaires (les jeunes générations) de construire du logement social pour les familles ouvrières en contribuant ainsi à éradiquer la tuberculose.

    Le premier immeuble à être construit est situé rue Jeanne d'Arc, dans le 13ème.

    Malgré tout, les capitalistes attendus ne se pressent pas au portillon et il faut bien reconnaître que l'idée ne fait pas recette. Ce projet est donc abandonné en 1905.

    Heureusement, un mécène se déclare alors et non des moindres puisqu'il s'agit de la Banque Rothschild. Un grand concours d'architectes est lancé qui va draîner toute l'élite architecturale de l'époque. Les concurrents sont au nombre de 200, ce qui pour l'époque est beaucoup. Les concurrents primés sont ceux qui ont privilégié la lumière et l'air dans les logements et le lauréat est Augustin Rey.

     L'ilôt qui sera construit sur les plans d'Augustin Rey se trouve dans le Faubourg Saint-Antoine, rue de Prague plus précisément. Il s'agit comme vous le voyez d'un immeuble luxueux possédant de grandes fenêtres et, comme il se doit une cour ouverte.

     Fondation Rotschild 8, rue de prague paris 12

     En outre, il bénéficie d'un confort maximum : cages d'escaliers avec grands vide-ordures fermés par des clapets, bains-douches, lavoir automatique pour les ménagères, dispensaire pour les nourissons, infirmerie avec salle d'opération, cuisine collective où sont vendus des plats diététiques (on vient acheter ses plats à de petits guichets car il n'y a pas de restaurant : les familles doivent partager leur repas à la maison), garderie enfantine pour les nourissons et les enfants qui ne sont pas d'âge scolaire, garderie du soir pour les enfants en âge scolaire (les enfants y sont encadrés pour faire leurs devoirs et peuvent bénéficier d'activités culturelles), salles mortuaires mise à disposition des familles (plus de veillée mortuaire à la maison : ce n'est pas hygiènique), et enfin ateliers pour les artisans ébénistes (nous sommes dans le Faubourg... : plus de danger avec les machines pour les enfants des artisans). Les ménagères peuvent même louer une machine à coudre pour faire des petits travaux de couture et/ou se payer une heure d'électricité !

    Le dispensaire pour les nourissons

    Dispensaire de la Fondation Rotschild

     La garderie enfantine

     Garderie enfantine de la Fondation Rotschild

    La garderie du soir

    Garderie du soir de la Fondation Rotschild

     Les guichets de la cuisine de la Fondation Rothschild

     Guichets de la Cuisine de la Fondation Rotschild

     Le succès est immense, vous vous en doutez : les jeunes familles ouvrières choisies à l'origine selon des critères de revenu ou le nombre d'enfants y sont restées ancrées vieillissant avec l'immeuble... Dans les années 60, il n'y avait plus dans ces immeubles que des personnes âgées et des clubs du 3ème âge.

    Cependant, ce modèle de logement social s'est avéré trop coûteux pour pouvoir être imité et après la première guerre mondiale toutes les sociétés immobilières philantropiques ont disparu. L'Etat a été sommé de prendre la relève car la crise du logement existait toujours. La Ville de Paris va s'appuyer sur les principes architecturaux des fondations privées : elle "débauche" les architectes du privé en 1914 et construit jusque dans les années 30 des immeubles en briques avec soubassement de pierre (les immeubles de la petite ceinture).

     Si vous voulez voir et écouter l'intégralité de la conférence de Marie-Jeanne Dumont, cliquez ici : c'est absolument passionnant.


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